Il aurait été impensable de ne pas aller à Taki lors de notre séjour à San
Pedro.Quand nous avons décidé d'aller en Côte d'Ivoire en Mars,j'ai dit à JP:"pourquoi pas mais moi,je n'ai qu'une envie depuis 10 ans,c'est de revoir mon chez moi,Taki..."
La Côte d'Ivoire m'a manqué,San Pedro aussi mais s'il y a un bien un lieu auquel je pense constamment,auquel je rêve et qui me manque profondèment,c'est bien Taki...
Mes parents ont découvert cette plage en 1973,ils en sont tombés amoureux et ont construit notre cabanon en 1976,quelques planches de bois,un toit en papos,deux cocotiers plantés par ma mère de
chaque côté et notre petit "Sam'suffit" allait nous faire vivre les meilleurs week-ends pendant presque 30 ans!
La première fois que j'y suis allée,j'avais 10 jours...Forcèment je ne me
souviens pas des premières années passées à Taki mais j'ai des souvenirs marquants de mon enfance là-bas jusqu'au dernier jour où j'y suis allée...Et puis,franchement,que peut valoir toute la
richesse du monde ou les plages connues et bondées quand on a la chance d'avoir une case en bois surplombant la mer sur 7kms de plage déserte?!Je me dis qu'on était les plus riches au
monde,riches d'authenticité et de liberté....
Taki reprèsente tout pour moi,c'est un endroit que j'aime et que je connais par coeur;les rochers qui entourent la baie,la forêt autour,le village des pêcheurs,la lagune derrière notre case...
A chaque week end,je me sentais comme une aventurière en quête de découvertes,un peu comme la première exploratrice à y débarquer!
Tout d'abord,Taki,c'est les parties de jeux avec les copains dans la brousse,une
sacrée bande de margouillats,Jérôme,Cyril,Julien,Fabien,moi et le chef de la horde sauvage,Stéphane.On passait des heures à fabriquer des pièges à crabes,appris avec les enfants du
village, qu'on disposait consciencieusement en brousse près de la lagune.Ensuite,on traversait cette petite lagune,persuadés d'être espionnés par les crocodiles et apeurés à l'idée de
tomber dans les sables mouvants,pour rejoindre la plage.
La mission effectuée,on ramassait les bigorneaux sur les rochers qu'on cuisait dans une vieille casserole,par terre,pour agrémenter les apéros des parents! Bon,les bigorneaux étaient aromatisés
au sable et nos parents en mangeaient un ou deux pour nous faire plaisir!!
Taki,c'est aussi les marches en brousse avec les gamins africains pour rejoindre le village où les anciens nous racontaient des histoires à dormir debout,des heures passées à
construire des châteaux de sable ou des vaisseaux spatiaux pour rejouer les films de guerre à notre sauce et les nouvels ans au coin du feu, à dormir sous la moustiquaire bercés par les
bruits et les cris des animaux de la brousse...
Taki,enfin,c'est le souvenir mémorable du retour de plage à bord du bateau de mon père.On se sentait invulnérables assis à l'avant et on trouvait le trajet jusqu'au club nautique
toujours trop court!
Oui,ce sont bien mes meilleurs souvenirs de la Côte d'Ivoire.
Après l'enfance,beaucoup sont partis,les uns définitivement,certains à Monogaga.Mais nous,on est resté,attachés à l'endroit,le cabanon n'a pas évolué,bien que refait,il se fondait dans le paysage
et nous étions seuls au monde,comme sur une île déserte,mon père arrivait le midi en bateau ramenant des carpes rouges et des langoustes énormes et vivantes pour le déjeuner.C'était bien mieux
que le paradis...
J'aurai voulu y vivre toute ma vie si j'avais pû mais il fallait bien sortir du rêve et quitter la Côte d'Ivoire.
Quitter Taki pour toujours fût comme la fin d'un conte enchanté alors quand j'ai la nostalgie,un coup de blues,je me réfugie dans mes pensées et je revois Taki telle que je l'ai aimée,mon
cabanon,le bateau amarré dans la baie,les moments mémorables passés avec les amis et ma famille,je m'offre mon moment d'évasion et de bonheur et je revis!
Taki est dans un coin de ma tête et dans mon coeur comme le souvenir idyllique d'une vie heureuse.
Alors,5 jours à San Pedro,c'est peu pour revoir tous les endroits mais tant pis pour le reste,mon seul désir était d'aller passer une journée à Taki.
J'aurais voulu y amener Tywen mais ce n'était pas possible. Les amis n'ont pas trés bien compris mon intêret d'y retourner,mais il n'y a rien à expliquer,un besoin pressant de revoir ma plage,une
promesse à tenir et un Adieu à faire pour me permettre d'avancer....
Finalement,après avoir discuté des moyens d'y aller,on partira à pied,par la plage.La piste n'a plus été empruntée depuis des années,impossible de savoir si la voiture passera,le bateau,pas le
temps de trouver le meilleur moment pour le prendre,bien que Nicolas Lopez se soit gentillement proposé de nous y mener.Par la plage,à pied,je l'ai souvent fait et puis,ça nous fera une jolie
ballade,quelque peu sportive!
Olivier nous dépose en voiture,après le village de Digboué.L'embouchure est fermée à cette époque,tant mieux!
Un sac à dos,une bouteille d'eau et les chapeaux sur la tête,on part pour un aller-retour dans l'après midi.
La côte n'a pas changée,on marche tout le long,préférant la plage aux villages plus haut qu'on fera au retour.On s'arrête de temps en temps pour discuter avec les villageois qui pêchent,les
enfants partent en courant en nous voyant et les femmes sortent des cases pour nous dire bonjour.Hé oui,depuis des années,ils n'ont pas vu de blancs marcher ici...
On passe le gros rocher à mi-chemin et Taki,au loin,se profile.J'ai envie de courir pour y arriver plus vite!
Petit à petit,on se rapproche et la baie apparaît distinctement.Je me sens submergée d'émotions et je ressens de plus en plus l'appel de Taki,comme si elle m'attendait....
Arrivés à la lagune ou du moins ce qu'il en reste,je sais que je vais avoir mal au coeur;je vois derrière l'arbre près de mon cabanon qu'il n'en reste plus grand chose..
Je suis enfin devant mon cabanon,enfin,devant les fondations.On dirait une ruine d'un vieux comptoir colonial.Quelques briques cassées à terre,les blocs de béton qui supportaient la case en bois
et les deux cocotiers de ma mère,c'est tout ce qu'il reste de mon chez moi.Bien sûr,je ne suis pas surprise,je m'y attendais à ce qu'elle ne soit pas comme avant.A la limite,je suis soulagée de
voir que contrairement à Monogaga,Taki est redevenue une plage sauvage,envahie par la brousse.
Mais,désormais,de retour après 10 ans,j'ai une impression bizarre,je revois cette plage pleine de vie,mon cabanon,debout et fier,je me retourne vers la mer et revois le Magsteff,vaillant petit
bateau de la famille.
C'est comme si je faisais un bond en arrière mais à la place de tout ce qui animait ce lieu,ce sont les fantômes du passé qui m'entourent partout où je pose le regard.La plage n'a pas bougé,le
temps semble s'être arrêté,la nature a repris ses droits.On se croirait dans un autre monde.Les autres cabanons désertés mais toujours debout à l'époque ont bel et bien disparus,happês par
la végétation.Un seul est quasiment intact,le seul fait en dur....
J'explore toute la plage,je prends des photos de tout,de peur de ne pas avoir assez d'images de ce moment de retrouvailles,je ramasse du sable,des coquillages et je prends même le temps de me
baigner juste devant mon cabanon,comme avant.
C'est comme une renaissance,j'ai retrouvé ma plage,j'ai peur d'en repartir.C'est un flot d'émotions intenses qui me rattrapent et j'avoue que dans les deux heures passées à Taki,je n'ai pû
contenir mes larmes...
Les retrouvailles seront de courte durée,à peine le temps de longer la plage,de découvrir que l'arbre sacré est toujours là,de retrouver la crique cachée derrière le dernier cabanon,cette même
crique qui me transportait ,enfant,dans les romans de Stevenson ou de Ferry tellement elle me faisait penser à l'île au trésor ou l'île mystérieuse,je m'imaginais y vivre les mêmes aventures que
les héros de ces romans.
Le temps aussi de s'assoir simplement sur le sable chaud pour contempler l'horizon en me remémorant ces instants magiques d'autrefois.
Il fallait repartir,une heure de marche dans l'autre sens pour rentrer et retrouver Tywen qui a dû se demander où s'étaient enfuis ses parents!J'aurais eu plus de temps,je serais aller dire
bonjour au village,revoir les enfants avec qui j'ai joué,revoir les vieux qui racontaient plein d'histoires et les pirogues qui reviennent de la pêche.Finalement,sur le chemin du retour,nous
avons croisé deux villageois qui rentraient,une femme se souvenait de ma famille et me disait qu'ils étaient tristes qu'on ne soit plus là,elle m'a donné des nouvelles des villageois que je
connaissais et un pêcheur ghanéen qui nous demandait en pidjin pourquoi les gens ne venaient plus à Taki....
J'ai vraiment eu du mal à repartir de là,le coeur serré et les yeux embrumés.J'ai marché en me retournant à chaque fois,pour m'imprégner un peu plus de cet endroit,je me suis retournée
jusqu'à ne plus voir les fondations de ma case,jusqu'à ne plus discerner clairement la baie.Arrivés au rocher,nous avons fait une halte et je me suis retournée pour la dernière
fois,sachant qu'en descendant le rocher,je ne verrais plus Taki. Taki,ma plage,m'avait attendue toutes ces années et moi,je lui faisais mes adieux.
J'essaie de me convaincre que ce lieu restera intact,que sa forêt ne sera pas plus ravagée que ça mais en repartant,le bruit lointain d'une tronçonneuse m'a fait frêmir.Laissera-t-on encore assez
de répit à cet endroit magique pour que la forêt y reprenne ses droits et que ce lieu devienne oublié de tous ou,hélas,Taki est-elle aussi une plage en sursis?
Voilà,de tout mon séjour en Côte d'Ivoire,il faut bien dire la vérité,le seul moment où je me suis sentie de retour chez moi,c'était à Taki.Taki c'est la sauvage,l'indomptable et je n'ai jamais
pû apprécier d'autres endroits en Côte d'Ivoire comme j'aime cette plage. Je ne peux pas me l'expliquer mais Taki a toujours fait partie de moi,je pourrais la reproduire les yeux fermés,c'est le
seul endroit au monde où je me sens terriblement vivante et qui est marqué de tous mes souvenirs les plus heureux d'un temps où le malheur ne nous atteignait pas.Taki a une âme et je la partage
avec elle....
Ce lieu restera toujours dans mon coeur et je te remercie pour ce bel article. C'est un bel hommage aux moments magnifiques que nous y avons passés ainsi qu'un beau souvenir de ton frère qui, lui aussi, aimait tant ce lieu.
Je t'aime. Maman
Au fur et à mesure que je parcourais tes lignes, je me revoyais là-bas, toute petite, avec les parents. Tout comme toi, ils m'y emmenaient, j'étais encore dans un couffin.
Aujourd'hui, les souvenirs sont brumeux, parce que Monogaga, Dawa, Bereby, Sassandra, grand-Lahou (et les autres...) sont venus s'ajouter et emberlificoter ma mémoire.
Et pourtant je ne peux m'empêcher de me remémorer des odeurs et des émotions. Des éclats de rire, des amis, les enfants partout, mes premiers pas dans le sable de Taki.. Et mes parents heureux. Je ne sais pas si Maman lira ce message, et pour certains cela fera peut être nian-nian (qu'ils aillent lire ailleurs si j'y suis!) mais comme j'aimerai qu'ils retrouvent ce sourire qu'ils avaient à l'époque. Je l'ai vu disparaitre au fil des années. Des années de bonheur qui ont fait place à de l'anxiété. L'approche d'un départ non désiré et non planifié a finalement conclu cette vie d'ailleurs. Et voilà qu'aujourd'hui, nous sommes là, dans le pays des Toubabs à nous demander si ce que nous avons vécu n'était pas simplement dans nos têtes. Ce qu'il me reste de Taki aujourd'hui, ce sont des images accrochées ça et là dans mon appartement d'HLM perdu en Seine et Marne. Enfin ce qu'il me reste de Taki... ce qu'il me reste de la Côte d'Ivoire...plutôt..
Oh oui, Taki m'emporte loin. Je sors du sujet.
J'aimerai me dire que Taki ne finira pas comme Monogaga, et je dois avouer que malgré la première impression d'abandon de toute vie sur cette plage, je suis heureuse de constater qu'enfin quelque part dans ce pays, la nature semble vouloir reprendre ses droits. Parce que partout ailleurs, elle est piétinée et ignorée, par ceux qui, n'ayant plus une once d'intégrité, ont déjà détruit des hectares de forêts dans leur pays. Pourquoi s'embêter à replanter? Il y a des arbres ailleurs, allons-y.
Quand j'ai quitté le pays, je connaissais encore des endroits inconnus du grand monde d'Abidjan. Je me gardais bien de leur en parler. Aujourd'hui ceux-là même y écrasent tout avec leur gros 4x4 en se pensant en terre conquise. Une planche de surf sur le toit, ils se vantent de connaître tous les endroits, même les plus secrets. Que la nature reprenne ses droits et vite! Qu'elle efface toute trace d'un éventuel passage humain! Qu'elle nous sème!
Nous avons tous contribué à son déclin, et je regrette aujourd'hui de n'avoir pas su la contempler afin de mieux la protéger. Aujourd'hui, je vis là où on enferme les racines des arbres sous des barreaux d'acier pour éviter que les chiens grassouillets à leur mémère viennent faire leur besoin dessus. Alors lorsque je vois un morceau de forêt, je ne peux m'empêcher de dire que j'ai été stupide de pas en profiter plus.
merci beaucoup sara pour cette émouvante suite au texte...Rien de nian nian,bien au contraire,un joli aveu à tes parents qui,comme tous nos parents,sont si nostalgiques d'un temps béni de bonheur et de bonne humeur...
Je n'ai rien d'autre à dire,tu as tout dit,j'espère de tout mon coeur,comme toi,qu'en ce bas monde,certains endroits comme taki arriveront à se faire oublier de la cupidité des hommes.
J'invite vivement les autres à aller lire les textes de sara,dans mes liens.Ils sont drôles,pétillants,grinçants comme il faut et trés imagés.